(Cette critique a initialement été écrite pour le site Babelio).
Étant moi-même auteur de littérature humoristique et/ou satirique s’attachant par défi personnel et exigence à des sujets incongrus, et par ailleurs en quelque sorte militant via un site web spécialisé pour ce type de littérature que je trouve trop peu représentée, promue et publiée sous une exigence de style et de fond, et enfin nanti d’une longue expérience de formateur en fiction, j’ai immanquablement été très attiré pour mon premier « masse critique » par Fernando, de Klavdia Antonova : voici un projet littéraire intéressant, puisque acrobatique (comment être drôle ou satirique, rester de bon goût en narrant les mésaventures d’une star masculine du X dont l’outil de travail — impressionnant et productif — tombe en panne). D’autant que la collection Freaks est promue ainsi : « De la littérature affranchie des genres avec une double exigence poétique et philosophique » et le roman nous dit-on est une « comédie romantique contemporaine où satire du monde moderne et quête de dignité s’entrelacent. » C’est exactement cette approche sensée planer bien au-dessus des productions humoristiques communes qui ont hélas tant de succès (je ne donne pas de nom, mais cherchez dans ce qui se vend et lit beaucoup en termes de comédie) qui me motive, et j’avais très envie de louer les vertus de Fernando (dont la couverture est futée soit dit en passant et la qualité d’impression à saluer).
Je dois avouer hélas que ce livre m’a quelque peu pris au dépourvu et à compter de la page 123 (chapitre 15) j’ai dû me forcer à aller au bout (et j’ai bien fait, voir plus bas). Quelque peu désappointé parce que je me suis dit que j’avais fait une double erreur de casting (le niveau n’est pas celui annoncé / je ne suis pas la cible). Certes, c’est un premier roman, mais je n’y ai vu de prime abord que des défauts — ce sont par la suite des recherches sur l’autrice et la fin du roman qui me font tempérer mon jugement et monter en bienveillance (ouf… je n’avais pas envie d’accabler une autrice qui est très prometteuse).
C’est, certes, bien une comédie (enchainement d’aléas provoqués par une bande de bras cassés qui s’enfoncent), mais voilà…

Commençons par les défauts :
Dans la première moitié, j’ai cru lire un « roman d’ado sur Wattpad » et failli lâcher.
– tous les personnages m’ont paru creux, caricaturaux et pas assez travaillés. voire parfois contradictoires.
– certaines invraisemblances de comportement (comme le personnage d’Adelina dont les décisions, postures et comportement vis à vis de Fernando lorsqu’elle le découvre avec la clé USB ne sont pas cohérentes avec l’attitude froide dont elle nous est sans cesse présentée, ni avec sa fonction en entreprise etc. — je ne peux pas en dire plus sans déflorer. Ce point est heureusement justifié à la toute fin).
– des dialogues abondants ne sont pas toujours utiles ni pertinents.
– c’est moyennement drôle, un peu poussif. Bien des occasions de gags, ou en tout cas du plus sophistiqué, sont absentes.
– l’obsession sexuelle des personnages — c’est le sujet et je ne suis pas bégueule, donc tout va bien — est tout de même trop souvent martelée. On a compris très vite que les femmes ont de gros seins qui font loucher, nul besoin de nous le rappeler sans cesse. On a l’impression que la simple évocation frontale ou allusions de sujets sexuels ou pornographiques émoustille suffisamment l’autrice qui se vit alors comme transgressive, et donc pense faire argument d’humour, sinon de satire. Mais ce n’est pas suffisant, car la récurrence sans propos hors champ rend cela plutôt lourd. En fait c’est d’ailleurs un des problèmes de ce roman : le choix de la focalisation : écrit au « je », le récit ne permet les remarques digressives (introduire du recul sur une situation qui insuffle de la critique/satire sociale) que si le personnage est construit pour cela. Or si Fernando est bien un futur avocat (c’était donc bien pensé), il reste un peu bêta, agit, mais réfléchit peu puisque trimballé par des événements qui le dépassent. L’occasion a donc été ratée de poser un regard, d’instaurer du recul. de comédie ou de satire. La construction du « personnage malmené » a handicapé la possibilité de verser du vitriol. Si le roman avait était écrit au « il » l’autrice aurait pu intervenir dans le récit pour y distiller ce qu’elle voulait ou ambitionnait de mettre de satire.
– des questions techniques liées à l’informatique et au monde du travail ou de la sécurité en entreprise sont plutôt vaporeuses. L’effet de réel est visiblement recherché, mais ce n’est pas toujours réussi. Certains postulats passent au forceps.
– le monde du travail est quelque peu tracé à la serpe, superficiel car on évite de rentrer dans les détails et présente des des incohérences (l’aveuglement de l’ANSSI, les rapports hiérarchiques, par exemple, mais j’en passe)
Du coup, ce n’est, désolé, pas une « satire du monde moderne et quête de dignité s’entrelacent ». C’est une gentillette comédie.
À ce stade (en gros première moitié), il apparait donc que le roman se cherche : parodie de romance bluette à la Harlequin (le classique : deux personnages a priori trop différents qui matchent tout de même), satire sociale pas assez aiguisée, traitement du sujet de la pornographie (hélas simplement en surface), intrigue polar, comédie slapstick ? Il y a un gros problème de choix.
Ce qui sauve le roman, est en gros la deuxième moitié. On a l’impression qu’il y a eu deux stades différents et successifs d’écriture. Le second s’attachant à rattraper le premier. Le choix du genre est enfin davantage marqué : de la romance un peu bancale on passe au polar.
– l’intrigue monte en puissance et se complique sacrément (avec des invraisemblances, il faudrait disséquer, mais accordons-lui le droit légitime d’user de tours de passe-passe). L’autrice retrouve du souffle en tricotant des fils entremêlés et le récit devient polar/thriller. Klavdia Antonova s’en tire ma foi plutôt bien en résolvant tout, car son usine à gaz menaçait souvent d’exploser. Elle fait le job.
– les interactions entre les personnages sont plus nombreuses et plus riches.
– quelques scènes, hélas pas assez développées et handicapées par le manque de profondeur des personnages, sont intéressantes, mais frustrantes (pourquoi ne pas avoir creusé, par exemple, cette excellente scène qu’est le casting par petites annonces qui était potentiellement si riche et l’occasion de beaucoup travailler la satire ?). C’est tout l’art équilibriste de la comédie : trop peu, c’est une gentille pochade, trop appuyé c’est lourdingue. Dans ce roman, c’est parfois trop peu ou parfois trop appuyé. Pas facile, certes.
– des considérations sur l’industrie pornographique et la condition de la femme sont présentes. Cela manquait.
Au final, ce roman (réussissant à traiter de la pornographie sans être vulgaire) est plutôt survendu dans son ambition. Il offre toutefois une lecture que je qualifierai d’agréable et bon enfant. C’est juste « crunchy ». Il faut le prendre comme une comédie légère. Cela ferait un bon scénario de BD focalisée sur la plastique et le comportement obsessionnel des personnages puisque au final il ne nous est rien dit de bien caustique sur le monde contemporain.
On l’aura compris : mon avis a été difficile à rendre et c’est pourquoi je m’étends longuement à son propos afin de justifier mon évaluation. Difficile, car en effet à la fois Klavdia Antonova me paraît être une réelle romancière et on ne peut que sincèrement l’encourager — il y avait tout pour que ce roman remplisse les promesses de son pitch, il y a toute la « boîte à outils » des protagonistes, un arc narratif — mais il souffre, outre des questions d’écriture, d’un problème de positionnement (« d’angle » durait un journaliste), de profondeur de traitement du sujet et des personnages et enfin n’aurait pas souffert d’avoir une deuxième ligne narrative pour mettre du hors champ, de la distance par rapport au fil principal.
