[J’ai pu lire ce roman dans le cadre de «Masse critique » de Babelio, et j’en remercie Les Éditions du Gros Caillou (qui m’ont l’air très sympathiques et éditent des livres de fort belle facture – et c’est bien pourquoi je suis désolé de devoir écrire une telle critique)]
Il y a des livres qu’on ouvre avec gourmandise, s’attendant à jubiler, et c’était le cas de celui-ci. J’ai été attiré par la double promesse : celle d’un « d’un humour décapant » au service d’une dénonciation des « dérives du développement personnel », par une autrice que je ne connaissais pas, mais qui selon toute apparence s’est faite remarquer pour sa plume. Chouette : une nouvelle autrice qui s’attaque à des sujets un peu différents… Mais forcément, comme pourrait dire Frédéric Petitjean, le personnage enfonceur de portes ouvertes du roman : quand on part de haut, on tombe plus bas.
De dénonciation des dérives du développement personnel, il n’y en a pas. Ce sujet est tout au plus un « McGuffin », comme aurait expliqué Hitchcock, un prétexte. le coach est une grosse caricature viriliste militaro-sadisante qui apparaît de temps à autre, et ça ne va pas plus loin. « L’humour décapant » est absent. La succession de mésaventures dans une folle embardée, l’enchaînement des agitations, et autres coups de théâtre permanents à la façon d’un slapstick burlesque font office, sans doute, de drôlerie, car les réflexions du personnage ne sont guère hilarantes. On dirait un de ces vieux films, un Belmondo façon « Homme de Rio » ou « Le Magnifique » démultiplié, mais en bien moins drôle. C’est donc seulement une sorte de polar agité et survolté. Soit, et pourquoi pas : il n’y a absolument aucune honte à pratiquer ce genre et on peut apprécier de suivre ce tourbillon…, mais ce n’est pas ce qui avait été clamé. Et ce n’est même pas non plus un « journal », mais peu importe.
Le roman est donc totalement rocambolesque (Larousse : Qui est plein d’invraisemblance, de péripéties extraordinaires. Synonymes : extravagant – fantastique). Cela se traduit par une surabondance de coïncidences, de hasards improbables, de croisements récurrents et systématiques des mêmes personnages mus par d’obscures hostilités, de rebondissements frénétiques… qui fatiguent. Tout comme le fait que le personnage perde connaissance ou s’endorme et se réveille presque entre une à deux fois par chapitre, qu’il se pose sans cesse des questions en pleine action sur ce qui est en train de se dérouler (*), qu’il prenne des décisions curieuses, qu’il encaisse physiquement de quoi décrocher une ITT de 90 jours lors de chaque séquence… Autant de péripéties et d’appels à la « suspension d’incrédulité » qui lassent, qui finissent par ne plus obtenir l’adhésion du lecteur.
Voilà pour un ressenti « premier niveau » : celui d’une saturation, et c’est, hélas pour l’autrice, ce qui nous fait peu adhérer à la lecture.
Toutefois, on devra reconnaître que la toute fin du roman justifie pourtant la forme rocambolesque. L’omniprésence de ce qui pouvait paraître comme des erreurs ci-dessus de primo-romancière, du méli-mélo de gesticulation ou de l’improvisation elliptique et désinvolte s’explique en effet lors de la résolution – même si la combine fictionnelle, qu’on ne dévoilera pas, peut paraître éculée. En somme, Sarah Bordy est imaginative, sait disposer ses « fusils de Tchekhov » (les allusions régulières au père, ou d’autres occasionnelles qu’on ne peut révéler ici), quoique prolixe dans les scènes sportives et furtive dans les transitions qu’il aurait fallu développer, mais a été prise à son propre piège, puisque ce que nécessite, ce qu’impose même la cohérence du roman – soit le rocambolesque – dessert celui-ci tout du long dans sa mise en scène et son acceptation… en le rendant ennuyeux. (Pour ceux « qui ont la réf » : n’est pas Chuck Palahniuk qui veut…). Si des respirations, digressions avaient été bien plus nombreuses, et avaient répondu à la promesse de « dénonciation des dérives du développement personnel », si d’autres lignes narratives avaient été développées (qui auraient pu permettre des sujets de satire, de regard critique promis), cela aurait pu faire d’un très passable roman d’action, un roman noir et caustique épatant.
(*) « Bon, je fais quoi maintenant ? » se formule-t-il (en substance) régulièrement au point qu’on en vient à penser que c’est l’autrice elle-même qui se demande comment elle s’en sort au fil de sa rédaction.
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