« Ce qui se joue » de Caroline Hinault (Le Rouergue -19/08/26)

C’est un roman qui est présenté vite fait par la presse en général comme une farce insolite (en gros : « un virus attaque les enseignants et les rend aphasiques : c’est une idée rigolote ») et se retrouve présenté et alors analysé comme tel (me semble-t-il) par les lectrices et lecteurs (par exemple sur Babelio) qui, sans sortir de ce cadre, en chipotent alors seulement la structure, le suspens, l’intrigue, etc. même s’ils ou elles semblent l’avoir beaucoup  apprécié. Et forcément si on part du postulat que ce n’est qu’un roman, il peut paraître curieusement fichu…

D’abord, ça parle de quoi ?  Présentation de l’éditeur : Le Fatum, un mystérieux virus qui s’attaque au langage et provoque l’aphasie, se répand dans la société. Les enseignants sont les premiers frappés. Pour les pouvoirs publics, il y a urgence à enrayer la progression de l’épidémie et à comprendre ce qui se joue particulièrement à l’école. Reverdy, fonctionnaire attaché au cabinet de la ministre, est donc envoyé en observation dans la classe de Monia Boukary, bouillonnante enseignante d’un lycée, berceau du patient zéro.
Dans ce texte éblouissant, plein d’humour et de panache, qui joue de toutes les ressources de l’écriture, passant de la prose à la poésie, du roman au théâtre, Caroline Hinault met au coeur de son intrigue la puissance protéiforme du langage.
Dans quel monde vivrons-nous si nous ne possédons pas les mots pour le dire, l’imaginer et le comprendre ? Comment se saisir soi-même et construire son rapport à l’autre sans langage ? Quels seront nos liens si nous cessons de tenir parole et détruisons le sens des mots ? Sur ces enjeux brûlants, Caroline Hinault nous emporte avec jubilation dans un roman dont on sort plus éclairé et plus fort.

Plutôt que de me lancer dans une critique longue, je vais me contenter de lister ce qu’est vraiment ce livre remarquable :

– Un roman satirique de SF sociétale s’inspirant de l’épidémie de covid (à l’intrigue prétexte, tenue sans plus, mais peu importe).
– Une métaphore de la grève, de la démission cognitive, de la grande fatigue, du quiet quitting des corps enseignant et social.
– Une satire de notre époque et une analyse sociétale.
– Un état des lieux de la profession d’enseignant (et des cerveaux d’enseignant) au sein d’une administration appauvrie et en voie d’étouffement.
– Une bluette (gentillette) entre deux personnages (qui ne verse heureusement pas dans le cliché total love affair), pour tenir un fil d’intrigue.
– Un essai costumé en fiction sur (entre autres, mais principalement) la condition et l’avenir de l’enseignement.
– Le journal de bord / reportage d’une enseignante « sur le terrain » jubilatoire (si on est/a été enseignant, on constatera c’est stupéfiant de réalisme).
– Une affirmation humaniste sur le développement des êtres et des esprits.
– Un manifeste politique : pour l’enseignant, puis pour le service public et pour l’élévation des individus et des esprits.
– Un manifeste esthétique et culturel pour la littérature et la poésie.
– Un exemple d’ateliers d’écritures.
– Des démonstrations rhétoriques, des dialogues socratiques autour de l’art, la littérature, la connaissance, la culture…
– Des exemples de qu’est qu’enseigner la littérature, pourquoi le faire et ce qu’en tire l’individus pour soi et vivre en société.
– Un exercice quasi oulipien de variations des modes de traitement du récit.
– Un recueil de personnages ou de portraits à la Bruyère servis par une acuité psychologique épatante.
– Un (petit) catalogue de la vivacité de la langue française (au travers des élèves).
– Une déclaration d’amour à l’enfance, la jeunesse et un ode à la tolérance et l’écoute.
– Un exemple de détournements typographiques réussi (par exemple et entre autres : les dialogues ne sont pas « balisés » conventionnellement, ce qui crée un effet de flux).

Et aussi :
– Certainement un exutoire, une catharsis pour Carolie Hinault.

(… on pourra compléter.)

Bref, ce n’est pas qu’un roman qui raconte comment une épidémie atteint des enseignants (et d’ailleurs, pas seulement eux) dont la chute soit dit en passant est très savoureuse (soit l’explication du seul cri poussé par les malades atteints du Fatum : « Poï ») : c’est donc à la fois tout ce qui se trouve ci-dessus.

Compte tenu de la masse de propos et thématiques, on pourra le trouver long, très dense et parfois légèrement bourratif (ou ergoter par exemple sur bien des réflexions émises par les élèves, parfois peu vraisemblables), mais fi : il y a eu chez Caroline Hinault la volonté et la réussite avec talent, virtuosité, malice, détermination, énergie de dire tout ce qu’elle avait à balancer de façon réactive, épidermique mais développée et argumentée, d’exposer tout ce en quoi elle croit, en ayant réussi à le construire sous une forme globale (il y a de quoi alimenter plusieurs ouvrages différents, on l’aura compris). Aussi, j’imagine que l’éditeur devant ce travail viscéral et exhaustif n’a pas eu le cœur de lui demander de couper (au fait, merci : il existe un donc éditeur pour publier un tel ouvrage, roman-manifeste ! C’est si rare).

Enfin, l’intelligence aurait été vraiment de lui donner cette forme de roman / pas roman protéiforme, sinon cela aurait été (hélas) un essai « cri d’alerte » d’enseignant de plus, et comme d’habitude ignoré après 2/3 articles de presse marronniers affolés. Toutefois, je crains que « Ce qui se joue » ne reçoive pas l’appui de jurys de prix. Les sujets, thèmes et propos du livre étant trop dérangeants, trop compliqués et trop peu consensuels.
C’est bien ce qui se joue.

Cet article a été écrit par Francis