C’est le meilleur livre, indéniablement, que j’aurai lu cette année, et une des satires que je placerai désormais dans mon panthéon, au même tire que La Conjuration des Imbéciles de John Kennedy Toole ou les ouvrages de Jonathan Swift. Et je pèse mes mots. On sera radicalement sensible ou non à la force de cette satire qui utilise tous les champs : un style parodique porté à l’état chimiquement pur, une intrigue et un postulats énhaurmes, ahurissants, tenus et déclinés jusque dans leurs retranchements, une puissance de feu subversive rare. Helen DeWitt est à mon sens un génie de la littérature humoristique. Attention : âme sensibles, adeptes d’un humour peu cérébral et féministes team 1er degré : n’essayez même pas..

Présentation de l’éditeur : Joe est représentant de commerce aux États-Unis et tente vainement de vendre des Encyclopædia Britannica et des aspirateurs à une population indifférente. Il lui vient alors une idée originale pour s’enrichir rapidement : lutter contre le harcèlement sexuel en entreprise par un système de « soupapes ». Pour cela, il conçoit un système ingénieux permettant au personnel masculin d’assouvir, sur leur lieu même de travail, leur libido exacerbée. Cela en toute impunité et avec le consentement de partenaires… particulières. Cette invention peu orthodoxe est vite adoptée par diverses sociétés et finit par connaître un retentissement inouï, attirant alors l’attention du FBI.
Aussi irrévérencieux que drôle, Soupapes & Cie pousse jusqu’à l’absurde la gestion quasi scientifique des pulsions sexuelles masculines et le contrôle du harcèlement en entreprise. Digne de La Conjuration des imbéciles, le roman d’Helen DeWitt tire à boulets rouges sur l’hypocrisie de la société puritaine et entraîne le lecteur dans une série de péripéties où sexualité et consumérisme forment un cocktail explosif.
EAN : 9782749174860 – 352 pages – CHERCHE MIDI EDITEUR (11/01/2024)
Je vous ai traduit un extrait d’un article du Slate US qui en parle parfaitement bien :
Lightning Rods (c’est le titre original de Soupapes et Cie) est écrit dans le langage creux des livres de développement personnel et des directives des PDG, c’est-à-dire dans le jargon quasi vide du monde du travail américain. Prenons l’exemple de Roy, directeur des ressources humaines, désagréable et inefficace, qui aimerait nous faire part de ses réflexions sur les ordinateurs :
« Ce qu’il faut retenir, c’est qu’un ordinateur est un outil. Il est là pour vous aider à faire ce que vous voulez. Bien utilisé, un ordinateur peut être une aide précieuse pour déterminer précisément ce que vous voulez faire. Mais au final, ce n’est qu’un outil pour gérer des tâches qui ennuieraient un humain parce que trop longues. C’est une machine, en quelque sorte. Ni plus ni moins. »
« C’est une machine, si vous voulez ». Cette courte phrase parfaite – une tautologie, une banalité, une unité de langage dénuée de sens, délivrée par une unité de travail dénuée de sens – résume parfaitement le plaisir particulier de lire Lightning Rods. Dans le roman, ces unités de langage s’empilent les unes sur les autres, chacune ne signifiant presque rien, mais construisant ensemble un monde d’entreprise cauchemardesque. Les affirmations parfaitement rationnelles et anodines se succèdent, jusqu’à ce que, d’une manière ou d’une autre, des employées vêtues de PVC se faufilent le cul à travers des trous dans le mur des toilettes pour offrir du sexe à leurs collègues masculins. (Le PVC sert à garantir l’anonymat, quelle que soit l’origine des paratonnerres, et aussi parce que certains employés masculins n’arrêtent pas d’uriner sur les femmes qu’on leur présente.)
Lightning Rods est donc cette véritable anomalie dans la fiction : un roman qui fonctionne à merveille malgré l’absence de personnages réels, de conflit réel, d’histoire réelle. Il repose plutôt sur l’énergie du langage de DeWitt et sa propre logique interne, magnifiquement déjantée. Lightning Rods est une proposition immodeste : une comédie érotique qui pousse une seule blague salace bien plus loin qu’elle ne le devrait et, ce faisant, épingle le capitalisme américain avec une haine plus pure et plus vivifiante que n’importe quel roman dont je me souvienne.
> Helen DeWitt sur Wikipedia
> Sur Babelio des avis pour le moins tranchés 🙂
> Le livre sur le site de l’autrice
> Un entretien et une excellente critique en anglais sur le Huffington Post US
