{"id":2990,"date":"2023-12-20T07:00:51","date_gmt":"2023-12-20T07:00:51","guid":{"rendered":"https:\/\/vis-comica.francismizio.net\/?p=2990"},"modified":"2023-12-20T07:00:51","modified_gmt":"2023-12-20T07:00:51","slug":"eloge-litteraire-de-la-gueule-de-bois-par-hugo-rifkind","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/vis-comica.francis-mizio.net\/vis-comica\/2023\/12\/20\/eloge-litteraire-de-la-gueule-de-bois-par-hugo-rifkind\/","title":{"rendered":"\u00c9loge litt\u00e9raire de la gueule de bois, par Hugo Rifkind"},"content":{"rendered":"<p style=\"text-align: justify;\"><strong><em><br \/>\nUn article \u00e0 lire avant les f\u00eates, car il \u00e9voque avec pertinence <span style=\"color: #800000;\">Kingsley Amis<\/span>&#8230; Article qui est aussi \u00e0 rattacher \u00e0 notre r\u00e9cent conseil lecture de la <\/em><a href=\"https:\/\/vis-comica.francismizio.net\/2023\/11\/20\/une-breve-histoire-de-livresse-de-mark-forsyth\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">Br\u00e8ve histoire de l&rsquo;ivresse <\/a><em><a href=\"https:\/\/vis-comica.francismizio.net\/2023\/11\/20\/une-breve-histoire-de-livresse-de-mark-forsyth\/\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">de Mark Forsyth<\/a>.\u00a0 (\u00c0 l&rsquo;occasion sur le sujet, vous pourrez lire aussi <span style=\"color: #800000;\">Orlando de Rudder<\/span> qui est bien \u00e9rudit (et bien dr\u00f4le, du moins au d\u00e9but) dans son <\/em><span style=\"color: #800000;\">Br\u00e9viaire de la gueule de bois.<\/span> <em>Il y donne par ailleurs des recettes \u00e9prouv\u00e9es ou fantasques pour la faire passer, cette fameuse GDB.)\u00a0<span style=\"color: #800000;\"><br \/>\n<\/span><\/em><\/strong><br \/>\n<strong><em><a href=\"https:\/\/www.courrierinternational.com\/article\/la-pilule-philosophque-eloge-litteraire-de-la-gueule-de-bois\" target=\"_blank\" rel=\"noopener\">La pilule philosophique. \u00c9loge litt\u00e9raire de la gueule de bois,<br \/>\n&gt;&gt;&gt; paru dans Courrier International <\/a>du 14 octobre 2023.<br \/>\n<\/em><\/strong><br \/>\nLa gueule de bois n\u2019est jamais un mauvais sujet pour un \u00e9crivain. [L\u2019auteur anglais] <span style=\"color: #800000;\"><strong>Kingsley Amis<\/strong><\/span> \u00e9tait sans doute le plus dou\u00e9. Dans <strong><span style=\"color: #800000;\"><em>Lucky Jim [Jim-la-chance],<\/em><\/span><\/strong> il donne ainsi le r\u00e9cit de l\u2019\u00e9tat du pauvre Dixon : \u201cun bruit poudreux faisait battre le monde ext\u00e9rieur comme un pouls\u201d, \u201csa bouche avait servi de latrines, puis de mausol\u00e9e, \u00e0 quelque petite cr\u00e9ature de la nuit\u201d, \u201cau cours de la nuit, aussi, il avait plus ou moins pris part \u00e0 une partie de cross-country, puis avait \u00e9t\u00e9 proprement ross\u00e9 par la police secr\u00e8te\u201d.<br \/>\nEt puis il y a ma description pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e d\u2019un lendemain de cuite par [le com\u00e9dien] Richard E. Grant dans [le film de 1987] Withnail and I [Withnail et moi], le lapidaire : \u201cJ\u2019ai l\u2019impression qu\u2019un cochon m\u2019a chi\u00e9 dans le cr\u00e2ne.\u201d<br \/>\nUne pens\u00e9e \u00e9galement pour le po\u00e8te \u00e9cossais <span style=\"color: #800000;\"><strong>Robert Burns<\/strong><\/span>. \u201cJe vous \u00e9cris depuis les r\u00e9gions de l\u2019enfer, au milieu des horreurs des damn\u00e9s\u201d, \u00e9crit-il dans une lettre d\u2019excuse apr\u00e8s s\u2019\u00eatre ridiculis\u00e9 lors d\u2019un d\u00eener. \u201cMe voici, couch\u00e9 dans un lit de cruels ajoncs, la t\u00eate endolorie sur un oreiller d\u2019\u00e9pines ac\u00e9r\u00e9es, tandis qu\u2019un vieil homme cruel et rid\u00e9 me tourmente sans rel\u00e2che. Son nom, je le crains, est \u2018R\u00e9miniscences\u2019 et, muni d\u2019un fouet arm\u00e9 de pointes, il interdit \u00e0 la paix et au repos de s\u2019approcher de moi.\u201d Et il continue ainsi \u2013 de mani\u00e8re assez path\u00e9tique, il faut le dire \u2013 pendant un bon moment.<br \/>\nAucune de ces descriptions ne sont des exp\u00e9riences enviables. Jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019on distingue, dans la prose de Burns, une petite pointe de fiert\u00e9 derri\u00e8re l\u2019abondante profusion de remords. Rem\u00e9morez-vous \u00e0 pr\u00e9sent vos premi\u00e8res cuites, celles de votre adolescence. \u00c0 mesure que nous vieillissons, nous avons tendance \u00e0 regretter am\u00e8rement de ne pas \u00eatre rest\u00e9s au jus d\u2019orange les lendemains de soir\u00e9es trop arros\u00e9es. Mais, \u00e0 l\u2019\u00e9poque, la gueule de bois avait valeur de blessure de guerre. Elle nous donnait l\u2019occasion de frimer. Elle \u00e9tait la preuve du caract\u00e8re extraordinaire de la soir\u00e9e de la veille.<br \/>\n\u201cQuelle soir\u00e9e, dit donc en substance <strong><span style=\"color: #800000;\">Burns<\/span><\/strong>, c\u2019\u00e9tait du d\u00e9lire.\u201d Pire que l\u2019ivresse selon <span style=\"color: #800000;\"><strong>Aristote<\/strong><\/span><br \/>\nCreusons un peu si vous le voulez bien, comme <strong><span style=\"color: #800000;\">Amis<\/span><\/strong> dans ce recueil d\u2019essais intitul\u00e9 <span style=\"color: #800000;\"><strong><em>Notre verre quotidien<\/em><\/strong><\/span>. Un chapitre tout entier y est consacr\u00e9 au mal de cr\u00e2ne post-biture. Il est divis\u00e9 en deux parties, la gueule de bois physique et la m\u00e9taphysique. La premi\u00e8re peut \u00eatre combattue par un grand nombre de rem\u00e8des. Mais pour surmonter la seconde, la gueule de bois m\u00e9taphysique, il faut d\u2019abord se convaincre \u201cque vous n\u2019\u00eates pas un \u00eatre ignoble, que vous n\u2019avez pas de l\u00e9sion au cerveau, que vous n\u2019\u00eates pas si nul dans votre boulot, et que votre famille et vos amis ne se sont pas ligu\u00e9s dans un vaste complot visant \u00e0 dissimuler les pires pens\u00e9es qu\u2019ils \u00e9prouvent \u00e0 votre \u00e9gard\u201d, et ainsi de suite.<br \/>\nRien de bien agr\u00e9able. C\u2019est, cependant, un \u00e9tat alt\u00e9r\u00e9, qui nous fait penser diff\u00e9remment. \u00c9tonnamment, les philosophes, qui buvaient et pensaient beaucoup, abordent rarement la question de la gueule de bois. \u00c0 l\u2019exception notable d\u2019Aristote, qui \u00e9crivait que la gueule de bois \u201cfait encore plus de mal que l\u2019ivresse, parce que cette indisposition touche les gens revenus \u00e0 leur \u00e9tat normal\u201d. Une r\u00e9flexion assez juste, et nous y reviendrons plus tard. (<strong><span style=\"color: #800000;\">Aristote<\/span><\/strong> pensait aussi que le chou \u00e9tait un excellent rem\u00e8de contre la gueule de bois. Je ne peux pas vous dire, je n\u2019ai pas essay\u00e9.)<br \/>\nLa plupart des philosophes sont bien plus int\u00e9ress\u00e9s par l\u2019ivresse. <strong><span style=\"color: #800000;\">Platon<\/span><\/strong>, le mentor <strong><span style=\"color: #800000;\">d\u2019Aristote<\/span><\/strong>, \u00e9tait un peu tortur\u00e9 par le sujet. En tant que Grec de l\u2019antiquit\u00e9, il se passionnait par l\u2019id\u00e9e des \u00e9tats alt\u00e9r\u00e9s et de la transcendance conceptuelle. Comme l\u2019ivresse \u00e9tait pens\u00e9e comme une fr\u00e9n\u00e9sie dionysienne, Platon imaginait que les grands penseurs pouvaient atteindre une sorte de transe philosophique analogue. Et il avance donc dans Tim\u00e9e : \u201cAucun homme ne peut atteindre la v\u00e9ritable inspiration tout en conservant son esprit rationnel.\u201d<br \/>\nC\u2019est un sentiment du m\u00eame ordre qu\u2019Oscar Wilde d\u00e9crit \u00e0 propos de l\u2019absinthe :<br \/>\n\u201cLe premier verre vous montre les choses comme vous voulez les voir, le second vous les montre telles qu\u2019elles ne sont pas ; apr\u00e8s le troisi\u00e8me, vous les voyez comme elles sont vraiment. Et il n\u2019y a rien de pire au monde.\u201d Pourtant, si <strong><span style=\"color: #800000;\">Platon<\/span><\/strong> aimait l\u2019id\u00e9e de l\u2019ivresse, il \u00e9tait conscient que la vraie ivresse n\u2019\u00e9tait pas, au bout du compte, tr\u00e8s productive sur le plan intellectuel (on le comprend dans <strong><span style=\"color: #800000;\"><em>Le Banquet<\/em><\/span><\/strong>, quand Alcibiade se pr\u00e9sente compl\u00e8tement bourr\u00e9 et oblige <span style=\"color: #800000;\"><strong>Socrate<\/strong><\/span> \u00e0 porter un chapeau). Et c\u2019est le dilemme de <span style=\"color: #800000;\"><strong>Platon<\/strong><\/span>. Il veut \u00eatre ivre tout en restant sobre. Un peu comme tout le monde, non ?<br \/>\nLa lucidit\u00e9, enfin<br \/>\nC\u2019est l\u00e0 que je reviens \u00e0 <span style=\"color: #800000;\"><strong>Aristote<\/strong><\/span> et sa remarque int\u00e9ressante sur la gueule de bois r\u00e9v\u00e9latrice du moi profond, contrairement \u00e0 l\u2019\u00e9tat d\u2019\u00e9bri\u00e9t\u00e9. Avec une gueule de bois, vous \u00eates encore proche de l\u2019\u00e9tat de conscience alt\u00e9r\u00e9 de la nuit pr\u00e9c\u00e9dente. Vous avez une vision du monde certes toujours troubl\u00e9e, mais plus lucide. \u00c7a ne durera pas. Bient\u00f4t, le brouillard r\u00e9confortant de la vie reprendra le dessus. Mais pendant une gueule de bois, quelle vision lucide sur le monde ! Cette clairvoyance extr\u00eame permet d\u2019analyser le monde entier \u2013 et votre petite personne \u2013 sans illusions. Et certes, vous avez mal au cr\u00e2ne, et certes, vous avez un peu honte de vous \u00eatre comport\u00e9 comme un idiot et d\u2019avoir racont\u00e9 n\u2019importe quoi \u00e0 votre patron. Mais cette lucidit\u00e9 am\u00e8re n\u2019est-elle pas pr\u00e9cieuse ? Toutes vos pr\u00e9tentions et vos impostures ont r\u00e9v\u00e9l\u00e9 leur vacuit\u00e9. Et il ne vous reste plus qu\u2019\u00e0 jouir de la lib\u00e9ration que la gueule de bois procure. Vous n\u2019avez jamais \u00e9t\u00e9 aussi libre et vivant.<br \/>\nAlors, vite, du parac\u00e9tamol. Ou des feuilles de chou. \u2014\u2014 <span style=\"color: #800000;\"><strong>Hugo Rifkind<\/strong><\/span><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Un article \u00e0 lire avant les f\u00eates, car il \u00e9voque avec pertinence Kingsley Amis&#8230; Article qui est aussi \u00e0 rattacher &hellip; <a href=\"https:\/\/vis-comica.francis-mizio.net\/vis-comica\/2023\/12\/20\/eloge-litteraire-de-la-gueule-de-bois-par-hugo-rifkind\/\" class=\"more-link\">Plus <span class=\"screen-reader-text\">\u00c9loge litt\u00e9raire de la gueule de bois, par Hugo Rifkind<\/span> <span class=\"meta-nav\">&rarr;<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":2,"featured_media":2994,"comment_status":"closed","ping_status":"closed","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[4],"tags":[],"class_list":["post-2990","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-ecrits-humoristiques"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/vis-comica.francis-mizio.net\/vis-comica\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2990","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/vis-comica.francis-mizio.net\/vis-comica\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/vis-comica.francis-mizio.net\/vis-comica\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/vis-comica.francis-mizio.net\/vis-comica\/wp-json\/wp\/v2\/users\/2"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/vis-comica.francis-mizio.net\/vis-comica\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=2990"}],"version-history":[{"count":0,"href":"https:\/\/vis-comica.francis-mizio.net\/vis-comica\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/2990\/revisions"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/vis-comica.francis-mizio.net\/vis-comica\/wp-json\/"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/vis-comica.francis-mizio.net\/vis-comica\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=2990"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/vis-comica.francis-mizio.net\/vis-comica\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=2990"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/vis-comica.francis-mizio.net\/vis-comica\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=2990"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}